Saint-Axe priez pour nous !

post-it

Il existe une forme de connerie très particulière : la connerie administrative. Celle du chef de bureau, par exemple, qui donne à rédiger une note de service à son collaborateur fraîchement émoulu de l’école ou tout nouvellement recruté.

Cette connerie-là est une forme sournoise de bizutage : le document, produit sur ordinateur bien sûr mais imprimé et transmis sous forme papier, fera trois ou quatre itérations dans un parapheur, via deux ou trois échelons hiérarchiques superposés, avant d’être déclarée parfaite. Et finalement envoyée… ou sottement classée verticale, si le sujet a perdu de son acuité entre-temps.

Trois échelons fois quatre itérations égalent douze (re)lectures. Que de temps perdu, murmurez-vous déjà. Mais vous n’y êtes pas !

Ces itérations sont juste le temps qu’il faut au subordonné pour intérioriser l’autorité émanant de ses supérieur(e)s. C’est aussi le temps qu’il leur faut pour faire pipi aux quatre coins de la pièce (symboliquement bien sûr) comme l’animal à territoire qu’ils ou elles sont.

Bien sûr, il serait possible au collaborateur, au plus près du terrain et connaissant le mieux le sujet, de produire une note qui ne soit là que pour servir de trame. Puis d’envoyer celle-ci par mail à son supérieur direct, qui la relirait et la corrigerait. Puis la transmettrait à son tour à son supérieur direct, etc. L’échelon signataire imprimerait le document finalisé (quel mot laid !), le signerait et le mettrait au courrier.

Ceux qui se plaignent, à commencer par le collaborateur lui-même, ou seulement s’agacent du système d’aller-retour, avec corrections manuscrites à reprendre à chaque fois en s’arrachant les yeux, sont en fait particulièrement malvenus. Car outre l’établissement d’une relation clairement hiérarchique (plutôt que collaborative) et l’assouplissement de l’échine des subordonnés qui va de pair, l’épreuve de la note de service permet de tester la patience, l’équanimité, les capacités de synthèse, la bonne humeur, l’adaptation au milieu, etc, du primo-rédacteur.

Comme ces qualités-là m’échappent toujours après trente de service pour la plupart (surtout la patience) je m’étais inventé une ruse. Au premier retour de ma note, bien que raturée en rouge de façon quasi-illisible et dans tous les sens, ou toute couverte de petits papillons jaunes, je la renvoyais, amendée bien sûr, à son auteur dans les vingt minutes. Puis j’attendais. Revenait-elle pour une seconde correction ? Elle repartait dans les quarante minutes. Troisième retour, une heure trente. Et ainsi de suite…

Au long de ma soi-disant carrière, j’ai longuement observé mes relations de travail et voisins de couloir. Et j’ai même eu l’occasion de cartographier leurs échanges d’information. J’ai pu disséquer un(e) ou deux employé(e)s avec leurs cahiers de procédures. Et je me suis formé une dure carapace à me répéter que : « dysfonctionner, c’est encore fonctionner ». Progressivement je me suis détaché de toute cette agitation. Mon leitmotiv initial évolua lentement pour devenir : « je ne fais pas boire les ânes qui n’ont pas soif ».

Moi-même, un jour je n’ai plus eu soif du tout : j’étais devenu tout sec, comme momifié. En fait, je ne le savais pas encore, mais je souffrais de misanthropie aigüe. Pour me soigner, un chaman me recommanda d’écrire. Une forme de thérapie très classique, dans la grande tradition d’un Paracelse. A savoir : soigner le mal par le mal.

J’ai l’air de cracher dans la soupe, comme ça. Mais ce n’est pas le cas, je la trouve particulièrement goûtue, la soupe administrative. Dans les bureaux, on fait de belles rencontres, amoureuses ou amicales. On y prend le thé en réunion, tout en parlant de sujets qu’on ne connaît pas. On voyage aussi vers de lointains bureaux et ça s’appelle alors partage d’expériences (ou tourisme administratif, c’est selon). On y apprend des techniques de pointe, qu’il est ensuite impossible de mettre en oeuvre dans son service. Mais on a décompressé loin de sa hiérarchie, le temps d’un stage.

Et c’est ainsi, dans ce doux berceau feutré, que sont nées les chroniques du Conotron.