Vive la république épicière !

manege

Tournez, tournez, pompesà pognak…

 Vous rentrez dans ce qui ressemble à un grand entrepôt clinquant et trop éclairé. Il y a des baffles qui crachent une étrange musak, de la vraie soupe. Ca sent un mélange de vieux panard et de désinfectant-violette.

Vous croisez le regard des gens. Ils sont tous là, radieux : c’est sa-me-di-soir ! Pour le vikend, ils ont emmené Raymonde au supermarché. Seulement voilà : le Conotron vient vous briser ce rêve en vous proposant un instant de sens critique.

En France, en 2004, la grande distribution est représentée par 5 centrales d’achats, qui contrôlent 90 % des biens de grande consommation. Ces centrales d’achats desservent plus de 5000 grandes surfaces (superficie de 400 à 2500 m²) et plus de 1200 hyper-surfaces (au-delà de 2500 m² soit au total 7 millions de mètres carrés) : la France est indubitablement le pays de l’hyper bonheur consumériste.

Effets sur l’agriculture : les centrales d’achat, à elles cinq, sont en situation d’oligopole et fixent les prix, aussi bien auprès de leurs fournisseurs qu’auprès de leurs clients. La baisse des coûts de production dictée par cette situation oblige l’agriculture à être de plus en plus productiviste, intensive, polluante et concentrée.

Pourquoi 200 000 exploitations ont-elles disparues ces cinq dernières années en France ? Pourquoi les éleveurs ont-ils utilisé des « farines animales » (dites tout simplement comme moi : de la charogne) ? Pourquoi les poulets étaient-ils nourris aux boues de stations d’épuration d’eau, c’est-à-dire à la merde, plutôt qu’au grain ?

Tout simplement afin de comprimer les coûts pour fournir les rayons des grandes surfaces. Mais sans réduire les marges de ces messieurs des centrales d’achat : le kilo de tomates hors-sol et hors-saison, lesquelles ont poussé dans du sérum, est acheté 0,30 euro au producteur. Il est revendu 1,20 euro au consommateur. Et tous les prix sont à l’avenant. Coeff’ 4 : qui dit mieux ?

Effets macro-économiques : la plupart des produits sont référencés chez une, voire chez deux centrales d’achat. Rarement plus. La fragilité du débouché et le diktat sur les prix d’achat par les centrales font que les producteurs les plus avisés délocalisent leur appareil de production tant qu’il est encore temps. Entraînant, en France, désindustrialisation, donc chômage et désertification de régions entières.

Les petits commerçants de l’alimentation ont progressivement disparus. Les boulangers disparaissent (ou se mettent à faire de la merde eux aussi) faute de label que la grande distribution et/ou l’Europe leur a interdit de faire-valoir. Les bouchers, les charcutiers et bien d’autres disparaissent.

Et qui est désormais le premier bijoutier bas de gamme en France ? Jean-Edouard et ses horribles « Manèges à bijoux ». Qui est le premier armateur de pêche français ? Intermarché et sa flottille de plus de 40 chalutiers. La concentration verticale à tout va !

Après avoir assassiné leurs fournisseurs, les oligopoles de la grande distribution les remplacent peu à peu. Leurs prochaines victimes : les réseaux de distribution d’essence, c’est à dire les grands groupes pétroliers mondiaux. Car rien ne leur fait peur : de 1975 à 1995, le nombre de points de vente est passé de 47500 à 18500 soit une perte de 30000 stations-service. A volume distribué égal, une station de grande surface emploie 5 fois moins de personnel.

Effets sur la politique : les lois interdisant les pratiques de « facturation sans cause » (telles que les remises de fin d’année ou les sommes colossales versées par des petits patrons pour référencer leurs produits auprès des centrales d’achat) existent mais ne sont pas appliquées. Les gouvernements créent une commission qui succède à un observatoire qui succède à un rapport parlementaire : dans le concret, rien n’est fait pour empêcher ces pratiques de pur racket.

Les produits des patrons qui ont l’outrecuidance de la ramener devant la presse sont sauvagement dé-référencés, autrement dit mis en faillite par l’oligopole.

Et aucune presse (hormis le Conotron !) n’osera jamais dénoncer ces phénomènes, trop attachée à toucher les royalties de la pub dont la grande distribution veut bien l’inonder. Vos journaux ne sont depuis longtemps plus que comme des supports / suppôts du marketing.

Certains épiciers (Michel Edouard Leclerc) ont reconnu également que des pratiques de pots-de-vin avaient été systématiquement menées (le tarif pour l’autorisation d’ouverture d’un hypermarché est de 3 millions d’€uros) pour arroser les décideurs politiques à chaque fois qu’ils voulaient implanter un centre commercial : « La vérité oblige à dire que près de la moitié des grands ensembles commerciaux ont été soumis à ce trafic » (La fronde des caddies 1994).

Il faudrait être bien naïf pour croire que ces pratiques ont disparu parce qu’un des protagonistes a eu le cynisme (ou la démagogie, ou les deux) de les reconnaître en public.

En parts du marché : Carrefour : 26%, Lucie, centrale de Leclerc et SystèmeU : 23,8 % Opéra, centrale de Casino, Cora, Franprix, LeaderPrice et Monoprix Prisunic : 15,7 % Intermarché : 14,4 % Auchan : 12,9 % (LSA n° 1746 groupe Usine Nouvelle 22 novembre 2001)