Syndrome Erostrate

L’héroïsation de nos destins – le fameux et tant ressassé quart d’heure de célébrité mondiale pour tout un chacun, conceptualisé par Andy W. – était jusqu’à présent un droit, une hypothèse, une option possible. C’est devenu aujourd’hui une obligation, un impératif à vivre, et à laquelle vous n’avez plus la possibilité d’échapper. L’Histoire (et Facebouc) doivent retenir votre nom. Vous devez devenir célèbre pour être, tout simplement. Sortir de la masse des anonymes et des sans-grades : pour cela, tous les moyens sont bons. Même les pires, à savoir le crime : ferro et ignis.

lennon

Imagine all the people living life in peace

Suivant précisément en cela l’exemple du grec Erostrate qui brûla en 356 avant J-C le temple d’Artémis à Ephèse, une des sept merveilles du monde. Erostrate avoua le mobile de son geste : c’était la soif de célébrité. Déjà à l’époque, et sans la couverture médiatique du vingt heures, l’incendie du temple d’Artémis devait/avait frappé les esprits du monde habité. Afin que le crime ne profite pas à son auteur, l’assemblée des éphésiens décréta que seraient punis de mort tous ceux qui prononceraient le nom de l’incendiaire : ce fut la damnatio memoriae.

Pourtant quelques auteurs (Théopompe, dans ses Helléniques, Strabon, Élien et Solinus) cite le nom du criminel. Signe que celui-ci s’était transmis d’âge en âge. Jean Paul Sartre, dans une de ses nouvelles précisément appelée Erostrate, fait remarquer par un de ses personnages que si la postérité a conservé le nom du destructeur du temple, elle n’a en revanche pas gardé mémoire de celui de l’architecte.

Pour devenir célèbre dans ce monde-ci, il vaut donc mieux faire confiance aux pires moyens, qu’aux meilleurs. Je suis persuadé qu’un jour prochain l’humanité aura oublié Gandhi, quand elle se souviendra encore quelques instants de cette vieille branche d’Adolf et des huit millions de morts dans la plus grande catastrophe gazière de tous les temps. Détruire pour durer, incendier ou tuer pour gagner l’éternité, tel est bien l’aboutissement absurde et fou de cette vanité qui s’empare de certains assassins. Faire un carton sur un président des Etats Unis, un chanteur pacifiste ou des enfants juifs à la sortie d’une école maternelle.

En fait, ce n’est pas l’Histoire qui retient un nom, mais les médias… Et encore, seulement quelques-uns d’entre eux : la télé principalement. Et il est inimaginable qu’un pouvoir politique ose aller à l’encontre de cette sur-médiatisation. Je vois d’ici la levée de boucliers des journalistes contre la plus simple tentative de mettre l’embargo sur une information telle que : « L’incendiaire a été arrêté. Il s’appelle Erostrate et il nous a livré en avant-première mondiale et en exclusivité totale ses confessions dans un communiqué que nous nous apprêtons à diffuser… Mais avant ça, une page de publicité ! » Nous avons le droit de savoir, la liberté de l’information (même la plus dégueu et la moins pertinente) constitue le socle de nos démocraties. Savoir que le temple d’Artémis a brûlé est une information, mais le nom de l’incendiaire, non. Taire celui-ci pour ne pas faire d’émules.

Ce désir d’héroïsation de nos vies étriquées, la volonté d’échapper à tout prix à la banalité de nos destins, n’est donc pas nouvelle, mais méritent-ils le meurtre ? Et ce meurtre, mérite-t-il d’être relayé en direct par toutes les télés du monde ? L’orgueil est un des moteurs de nos vies. Un moteur qui tourne à vide, à travers des héros de pacotille : ceux d’une académie de la chanson (StarAc) ou ceux exilés sur une île déserte (KohLanta).