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S’abstenir, c’est encore voter. Pour le pire !

C’est un constat : l’abstention est le premier parti de France.

Aux législatives de 2017 et de 2022, aux premier et second tours, le taux d’abstention avoisinait les 52-53%. Le parti des pêcheurs à la ligne dépasse donc le score de tous les partis réunis.

Politiquement l’abstention désigne l’attitude de celui qui n’exerce pas son droit de vote; juridiquement l’abstention désigne l’attitude d’un électeur qui exerce son droit de vote en ne votant pas. En France – contrairement à la Belgique où le vote est une obligation – ce comportement ne contrevient pas à la loi, puisque le droit de vote n’est qu’une faculté de voter.

Ce n’est pas une obligation juridique, ce que je regrette très fortement. On a le droit d’être désespéré ou fatigué par une classe politique arrogante et verbeuse; on ne devrait pas avoir le droit d’être volontaire pour être le couillon de la farce.

Qui sont les abstentionnistes ?

Massivement des jeunes de moins de 24 ans qui ne sont qu’un sur quatre à voter. On les rencontre aussi surtout parmi les moins de 49 ans, chez les femmes et chez les sous-diplômés. Ce sont souvent des employés et ils appartiennent d’abord aux catégories socioprofessionnelles inférieures. Ils sont très majoritairement chômeurs, en contrat précaire, étudiants et femme au foyer. Il y aurait un lien direct entre abstention et revenu : ceux qui gagnent moins de 1 000 € par mois se sont abstenus à 70 % aux présidentielles de 2022.

Quand on leur demande leur proximité partisane, les abstentionnistes se sentent souvent proches d’un des extrêmes. On a là le portrait type du résigné qui ne croit plus que la politique puisse améliorer son sort.

Les abstentionnistes sont les exclus volontaires de la représentation. Et par conséquent, comme le dit le Chat de Geluck, ils n’ont pas le droit de se plaindre des résultats. Ils n’ont qu’un seul droit/devoir, en vrai : celui de fermer leur clapet et de laisser la politique aux autres.

S’abstenir, c’est s’exclure volontairement du corps électoral, donc du corps social. Alors que celui-ci continue sa vie. Que le gouvernement continue de prendre des décisions. Qui valent pour tous, y compris pour eux, les auto-exclus.

Je dirai même surtout pour eux : car les exclus du vote sont aussi souvent les plus fragiles socialement, les cibles les plus aisées à atteindre lorsque les vainqueurs de l’élection jettent leur opprobre. Ils représentent le contribuable si facile à pressurer, la chair à canon embrigadée pour le Grand Hachoir à viande.

On entend souvent dire que l’abstention fragilise la légitimité de la démocratie. Mais de quelle démocratie parle-t-on ?

La démocratie libérale basique dans laquelle nous sommes (par opposition à une démocratie qui serait réellement représentative ou même mieux, participative), est juste fondée sur le fait qu’il y a des gens qui sont élus. Et ceux-ci s’en foutent comme d’une guigne d’être élus par seulement dix votants ou par cent mille personnes, pourvus qu’ils aient leur siège et leur prébende. S’ils sont élus par dix votants seulement sur plusieurs milliers d’électeurs potentiels mais abstenants, la légitimité de ces élus est plus que faible et ils ne représentent qu’eux mêmes. Et pourtant ils s’en foutent : car une fois élus, oubliés les citoyens !

Les élus en démocratie libérale n’ont aucune obligation de rendre compte de leurs décisions auprès de leurs électeurs et le mandat impératif est poursuivi par la loi.

De plus, en démocratie libérale, les gouvernements n’ont même pas besoin d’une majorité absolue de voix. Ils montent leurs petits marchandages entre eux, copains-coquins, et constituent ce que l’on appelle des “majorités de circonstance”, lesquelles émergent en fonction des problèmes à régler.

Notez incidemment que cette recherche du compromis n’a jamais été le point fort du macronisme, puisqu’entre 2022 et 2024 le président de la république n’avait plus de majorité absolue à l’assemblée nationale. Il n’a gouverné qu’en passant ses réformes (retraites, chômage, etc) en force, à coups d’article 49-3.

La vraie légitimité en démocratie libérale, c’est celle que fait régner la police. On l’a bien vu lors des manifestations illégales de gilets jaunes.

Mais là n’est pas la seule raison à l’abstention. Alors d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui gêne le plus les abstentionnistes en démocratie ?

Je crois que c’est la règle majoritaire qui coince, le fameux paradoxe de Condorcet (cf Jacques Attali, Analyse économique de la vie politique). Pourquoi une majorité, même infime et obtenue avec une seule voix d’écart sur plusieurs milliers ou millions d’électeurs, est-elle légitime à gouverner ? Pourquoi la majorité élimine-t-elle la minorité du processus de décision ?

Les abstentionnistes n’acceptent pas l’idée que l’élection n’est qu’un moyen formel de désignation d’un individu ou d’un parti. Qu’il faut juste une règle commune de sélection. Ce fut la grande invention d’un petit groupe d’Athéniens au IVème siècle avant JC.

Mais le Conotron vous le dit : rien n’est grave !

Car s’abstenir, c’est encore voter…  mais voter à sens unique : pour la majorité !

Lorsque l’on vote en glissant un bulletin dans une urne, le choix que l’on fait peut s’avérer minoritaire (votre vote est compté parmi ceux des perdants du scrutin) ou majoritaire (on appartient au groupe dont le score arrive en tête). C’est la règle majoritaire et il suffit de 50% plus une voix pour l’emporter.

Quand on décide de s’abstenir, de ne pas glisser de bulletin, de ne pas exprimer son suffrage, on laisse tout simplement décider ceux qui continuent d’aller aux urnes, même si tous réunis ils représentent moins de la moitié de l’électorat.

Et par là-même, le non-vote avantage le candidat qui arrive en tête. Nécessairement.

S’abstenir, c’est tou-jours voter pour le gagnant.

Mais peut être ce gagnant est-il justement le candidat dont vous ne vouliez absolument pas. Et là vous vous dites : quel con ! ah mais quel con ! Si j’avais su… Et vous avez deux trois amis qui vous font du boudin jusqu’aux élections suivantes parce qu’ils vous trouvent inconséquent /infréquentable.

Parmi les suffrages exprimés, le camp qui arrive en tête, c’est toujours le camp des électeurs les plus mobilisés.

Et là, en juin 2024, chers amis lecteurs de gauche, je peux vous dire qu’ils sont mobilisés, à l’extrême droite. Cinquante ans qu’ils attendent ça ! Le FN-RN est un parti au turn-over impressionnant, qui attire toute sorte de déçus, revanchards et mal-baisé-es pas vacciné-es. Et qui les décourage/expulse aussi vite qu’il les a recrutés. Le RN est l’archétype du “catch-all party” de la sociologie américaine. En plus d’être une petite affaire familiale (Kevin.. pardon… Jordan Bardella étant le mari d’une des nièces de Marine).

Sous le Macron, La Pen, une chance au tirage, une chance au grattage

Lors des élections du 30 juin et 7 juillet 2024, tous ces connards d’extrême droite vont redresser la tête, croire que c’est arrivé et sortir du bois. Cette lie qui sédimente depuis des années, risque bien de ressurgir en un tsunami électoral de trèèèès grande ampleur.

Parce que c’est un colérique et un impulsif, je crois même au fond que c’est ce que souhaite Emmanuel Macron : comme une forme de suicide politique.