Cessons de faire la course avec la Chine

pollution-chineL’Occident a cru qu’il pouvait exporter son appareil de production en Chine pour y produire à bas coût, avec une main d’oeuvre formée, docile et bon marché, tout en gardant son bureau d’étude, sa matière grise et – surtout – ses bénéfices en Europe ou en Amérique du Nord. Mais les Chinois nous ont vu arriver et ça ne s’est pas passé précisément de cette façon: ils avaient déjà les ingénieurs lorsque l’usine est arrivée. Et ceux-ci ont fait évoluer les produits, ont collé aux besoins des marchés nationaux, jusqu’au jour où un investisseur chinois a proposé de racheter l’usine à la maison mère de Paris ou New York. Ca a commencé avec les jouets. Puis les micro-ordinateurs IBM sont passés sous contrôle de Lenovo. Et désormais les Chinois fabriquent leurs propres TGV.

Toutes nos usines partent les unes après les autres s’installer en Chine. Même si parfois l’une d’entre elles revient, piteuse, pour des raisons de marketing. Les Chinois sont en train d’épuiser les économies occidentales dans cette course: tant (1) qu’ils arriveront à maintenir leur héritage maoïste, à savoir cet incroyable embrigadement totalitaire de la main d’oeuvre, et que (2) l’Occident continuera de s’aveugler à travers son cadre de référence idéologique du libre-échange, les Chinois continueront à drainer la richesse industrielle mondiale. Jusqu’à faire de l’Europe, et peut être aussi des Etats-Unis, leurs protectorats.

Le libre-échange, c’est cette vision où l’Angleterre se spécialise dans les aiguilles et le Portugal dans le vin cuit, pour le plus grand profit tant de l’Angleterre que du Portugal. Excusez-moi si je résume un peu Adam Smith… Le libre-échange prétend également garantir la paix entre les nations lesquelles n’auraient plus à faire la guerre pour s’approprier des ressources, puisqu’elles se les échangeraient. Le libre-échange, c’est aussi la croyance qu’avec ses produits l’occident exporte aussi ses droits de l’homme. Et là je résume les héritiers de Von Hayek.

Malheureusement aucune de ces trois propositions ne fonctionnent et pas plus avec la Chine d’aujourd’hui, qu’entre pays européens au XIX ème ou au XXème siècles.

Dans l’ordre: la spécialisation n’a jamais fonctionné car l’échange a de tout temps était inégal, parfois jusqu’à outrance. Le libre-échange a ainsi pu servir de justification aux négriers qui échangeaient de la verroterie contre quelques esclaves avec un roi africain. Les Chinois,eux, se souviennent comme les Anglais ont ouvert leur marché intérieur à coups de canonnière pour qu’ils absorbent la production d’opium de l’Empire des Indes. Ce qui est bien la preuve – deuxième contre-argument – que le libre-échange ne garantit en rien la paix entre les nations. Enfin, le gouvernement chinois a-t-il jamais cessé d’appliquer la peine de mort à grande échelle ou de persécuter ses dissidents ou de massacrer son propre peuple comme à Tien An Men en 1989 parce que nous avions développé nos échanges commerciaux avec eux ? Pendant les persécutions, le bizness continue.

Il nous faut enlever nos lunettes roses libérales et arrêter cette hémorragie industrielle. Pour cela un seul moyen: une barrière douanière à l’entrée de l’espace économique européen. Tout produit voulant rentrer en Europe et ayant au moins un équivalent fabriqué à l’intérieur de l’espace économique commun, peut y rentrer pour autant que son prix soit au moins égal au prix de son équivalent européen. Cela s’appellait la « préférence communautaire » et c’est ce qui a eu cours dans le cadre de la politique agricole commune, jusqu’à ce que celle-ci soit progressivement démantelée.

Je propose donc de relancer la « préférence communautaire » à l’échelon européen (cf rapport du sénat : http://www.senat.fr/rap/r05-112/r05-112_mono.html ) pour rétablir notre balance commerciale avec le reste du monde. Cette politique est un protectionnisme et elle nécessite que soit mené en parallèle une vraie politique de ré-industrialisation. L’Europe doit aussi s’apprêter à court terme à payer plus cher un certain nombre de produits – tous ceux qu’elle ne fabrique plus elle-même depuis des années, comme l’électronique.

Mais peut être n’aurons-nous pas à sortir cette arme de protection massive, car voici quelques nouvelles supplémentaires sous forme de questions, à propos de la Chine, qui est elle aussi dans une mauvaise passe.

La croissance chinoise est à deux vitesses, quelques très riches, beaucoup de pauvres: à quand des « indignés » sur Tien An Men ? La Chine est pilotée par un étatisme corrompu: quelle en est l’efficacité? Les problématiques environnementales sont totalement occultées, à propos du barrage des Trois-Gorges ou des centrales électriques à charbon, mais jusqu’où? La politique démographique de l’enfant unique porte enfin ses fruits et la population est de plus en plus vieillissante, mais à quelle vitesse atteindront-ils le mur ? Et il semblerait maintenant qu’une bulle immobilière soit en train de grossir (source:  http://krugman.blogs.nytimes.com/feed ), alimentée par la spéculation des municipalités.

Enfin avec les politiques européennes déflationnistes, l’Europe se met vraiment dans la merde, elle ne fait même que l’aggraver. Mais la contrepartie, c’est que la Chine est elle aussi dans la merde. Je crois même qu’il y a comme un calcul, là-dessous, d’une Europe qui dirait: « A votre tour de faire un effort, en évaluant le yuan à sa vraie valeur, en distribuant un peu de pouvoir d’achat à votre population, en acceptant des syndicats dans vos entreprises. Car si vous ne faites pas celà, l’avenir sera pire, pour nous comme pour vous! »

Actualisation mars 2016 : Les Etats-Unis sont en passe de gagner la course à la prductivité avec la Chine. « La production par employé a augmenté de 40 % outre-Atlantique entre 2003 à 2016, alors qu’elle n’a progressé que de 25 % en Allemagne et de 30 % en Grande-Bretagne. Dans le même temps, la productivité chinoise ou indienne a certes doublé, mais reste encore près de deux fois inférieure à celle des Etats-Unis. Dans ces pays, les salaires ont augmenté bien plus rapidement que la productivité. Au total, le coût du travail par unité produite n’est plus que de 4 % supérieur en Amérique par rapport à la Chine. » (extrait du Monde 17-03-2016)