La dette est-elle une si mauvaise chose ?

A la Conférence de Philadelphie en mai 1944, il fut admis « qu’il ne pouvait y avoir de paix durable sans justice sociale », c’est-à-dire sans des règles communes sur le salaire minimum, le temps de travail ou le financement des retraites. Après la guerre, les États-Unis connurent trente ans de prospérité sans aucune crise financière et sans avoir besoin de la dette – la courbe est parfaitement horizontale. La prise de conscience et le résultat furent identique en Angleterre en 1942 à travers le rapport Beveridge (Social insurance and allied services) ou en France, dans le programme du Conseil National de la Résistance, intitulé Les Jours Heureux.

Par nécessité, l’idée maîtresse d’un Welfare state est celle du contrat social. Dont l’objectif premier est un partage équitable de la valeur ajoutée entre capital et travail (cf Maris) c’est-à-dire un partage des fruits de la croissance et de la reconstruction, sous l’arbitrage de l’Etat, qui satisfasse tant les salariés que les détenteurs de capitaux. Les Etats, par l’impôt (cf Piketty) et la taxation des successions notamment, sont parvenus, sur les trente années d’après guerre, à réduire les inégalités salariales et surtout patrimoniales.

Mais après l’arrivée de Margaret Thatcher (the Butcher) en 1979 en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan en 1981, qui mettent en place des politiques de dérégulation, la dette publique aussi bien que privée monta en flèche. Les revenus de millions de salariés furent précarisés, par des coupes dans les programmes sociaux. Quand le système financier les poussaient, en même temps, à augmenter leur consommation par le crédit, à travers les subprimes ou prêts hypothécaires pour acheter leur maison par exemple ( le prêt hypothécaire permet de gager l’achat d’une maison sur la valeur de cette maison : autant dire que la banque prête sur une garantie qui n’existe pas). Pour appel : la crise de 2008 a démarré sur l’affolement des banques face à la croissance incontrôlée de ces prêts. Le coeur de la crise fut la perte de confiance entre banques qui ne se prêtèrent plus entre elles (crise de liquidités) chacune attendant que l’autre se casse la gueule sur des actifs pourris.

La politique d’endettement à outrance reaganienne a permis de drastiquement baisser les impôts sur les très riches (surtout l’impôt sur les successions) et sur les grandes entreprises, tout en maintenant l’action de l’État par la dette publique. De sorte qu’il faut aujourd’hui toujours plus de dette, publique et privée, pour une croissance de plus en plus faible.

L’exemple des Etats-Unis a été suivi par l’ensemble des économies libérales, Japon et Europe, avec plus ou moins d’ampleur. Le monde entier a vécu le même vaste mouvement d’enrichissement des riches. Et aujourd’hui en 2025 Donald Trump aimerait bien remettre le couvert, déréguler encore un peu plus et faire subir une vraie cure d’amaigrissement à l’Etat américain, en licenciant des fonctionnaires, en coupant dans les dépenses sociales, en ne conservant en réalité que le régalien pur : i.e l’armée et la sécurité.

Le mépris de toute règle de justice sociale par les dé-régulateurs néolibéraux a des conséquences sociales dramatiques sur la population américaine, mais aussi jusque dans les pays du Sud global, tout en faisant courir un risque de crise financière systémique au monde entier.

En fait la dette, c’est comme le cholestérol : il y a le bon et le mauvais cholestérol. Il y a la bonne dette, et la mauvaise.

L’endettement n’est pas une mauvaise chose en soi, tant qu’il sert à l’investissement productif, c’est-à-dire à la création d’infrastructures notamment énergétiques ou à de grands projets industriels, de transports, de santé, etc. Il ne devient thrombose et catastrophique que lorsqu’il ne finance plus que des dépenses de fonctionnement stériles, par exemple militaires. Pire encore, lorsque la dette ne sert plus qu’à payer le remboursement de la dette, c’est-à-dire lorsque les particuliers et l’Etat sont écrasés par le service (les intérêts cumulés) de leurs dettes.

Aujourd’hui le dérèglement climatique et l’épuisement progressif des ressources énergétiques, agricoles ou minières exigeraient d’ajouter de nouvelles règles écologiques aux règles sociales de l’après-guerre : car il ne peut y avoir de paix sans répartition équitable à l’échelle mondiale de l’effort d’investissement pour sortir de la crise climatique. C’est l’humanité dans sa totalité qui doit/qui peut s’endetter pour opérer la transition écologique. Car la dette, publique et privée, est absolument nécessaire au financement des grands projets écologiques en vue de la décarbonation des économies (cf Janovici et son Shift Project).

La mauvaise dette crée de l’asservissement et de la peur, donc du contrôle social. La mauvaise dette est depuis toujours au coeur d’un certain projet de société. Sous des apparences d’abondance préservée et de consommation infinie, la dette est une des façons de lutter contre la loi des rendements décroissants – Marx parlerait de la baisse tendancielle du taux de profit – qui n’est que la deuxième loi de la thermodynamique appliquée à l’économie globale. L’entropie étant, pour la matière vivante, l’autre nom de la mort.

La dette, pourvu qu’elle crée de la richesse en s’investissant à bon escient, n’est donc qu’une des formes de lutte contre la finitude des choses humaines, c’est-à-dire la mort.